Yeli, promise de Madi, tombe amoureuse de Sié, le fils de l’homme à qui elle sera finalement mariée : Sami, un vieil homme qui a l’âge de son père. Yeli n’a aucune volonté propre dans la conduite de sa vie.

Elle doit se conformer à la volonté de ses parents : garder sa virginité, se marier avec celui qu’ils auront choisi. Celle de son époux : « En faisant l’amour, je devais toujours respecter mes règles de femme soumise : fermer les yeux et surtout ne pas regarder le nerf précieux ni le toucher. Par contre, mon sexe était sa chose logée sur mon corps qui lui appartenait aussi. Il le prenait quand il le voulait et comme il le voulait. Il le prenait contre ma volonté parce qu’il était convaincu que je lui appartenais et toute chose en moi aussi. » (p.99). Celle de la société : faire des enfants, respecter les règles traditionnelles, obéir. C’est sa mère elle-même qui incarne cette voix sociale et traditionnelle pleine d’injonctions qui ne cesse de parler en elle. Aussi, la mère de Yeli, à bien y regarder, elle non plus, ne possède pas véritablement sa propre voix. C’est l’éducation traditionnelle qu’elle a reçue de sa mère qui la guide. Cette voix étouffante de la tradition est intériorisée par ce que la narratrice appelle « mon être de soumission », qui est, comme il est aisé de le deviner, cette part de notre être où habite le jugement social, cet œil-poids de l’Autre qu’on porte et qui nous fait culpabiliser lorsque l’envie nous prend d’enfreindre les normes sociales, mais elle se heurte à son « être de révolte », sa voix personnelle qui ne s’affirme que dans la solitude, celle de la liberté hors du conditionnement psychologique traditionnel. Ce que semble dire l’auteur, c’est que tout « esclavage » est une révolte en hibernation. L’acte d’enfermement de l’Autre est celui aussi par lequel on l’invite à briser les murs de la prison. C’est précisément à cet endroit que Vincent Ouattara réussit à créer une tension intérieure/intime et narrative intéressante. Le roman repose sur deux récits : un récit 1er dans lequel l’homme de plume raconte l’histoire de sa visite chez Yeli et un récit second qui concerne la narration de la vieille femme (Yeli des années plus tard). Outre ces deux récits, l’intrigue du récit second se dédouble : deux êtres s’affrontent en Yeli, maintenant le lecteur dans l’attente de leur dénouement. Et Yeli doit faire face aux normes de sa société si elle veut retrouver son bonheur, c’est-à-dire vivre son amour avec son « fils », le fils de son époux malgré elle, qui, d’ailleurs, malgré tout son combat intérieur pour l’éviter, n’arrête pas de penser à ses seins au garde à vous, à la chaleur de ses cuisses et à la moiteur de son entrejambe qu’il avait effleuré des doigts lors d’un rendez-vous dans leur jardin secret d’amour : la forêt au bord de la rivière. Entre désir de liberté et devoir de soumission au nom de l’harmonie de la cité, les angoisses de Yeli sont celles de n’importe quel humain épris de volonté propre. Vincent Ouattara refuse la simplification de la réalité. L’auteur adopte une démarche presque sociologique pour « dévoiler ce qui est caché, notamment derrière les évidences sociales et culturelles ». Il rappelle que les garçons peuvent eux aussi subir des mariages arrangés ou forcés. C’est avec un regard de sociologue que l’écrivain nous renseigne sur la symbolique des quatre sangs de la femme. Le sang de l’excision. (Ici, l’excision, contrairement à certaines idées reçues et propagées, l’excision n’empêche pas toujours l’orgasme féminin. De fait, avec Sié, Yeli découvre d’autres zones érogènes de son corps. On comprend alors qu’il n’y a pas de satisfaction sexuelle possible sans connaissance de l’autre et du fonctionnement de son intimité. De plus, l’excision, comme le récit le démontre, est une construction sociale masculine, imposée à la femme, qui a fini par l’intérioriser comme une étape initiatique nécessaire pour atteindre la plénitude de sa dignité sociale.) Le sang menstruel. Le sang virginal. Le sang de l’enfantement. Comment frayer son propre chemin de liberté entre la peur de la sanction des ancêtres, la culpabilité d’avoir goûté à un fruit interdit et le devoir de ne pas souiller l’honneur parental ? Yeli apparaît au final comme celle qui rompt le fil de la transmission des valeurs traditionnelles devenues aliénantes.
Au-delà de la qualité de l’écriture de l’auteur, un style parfois poétique empreint de pudeur, d’humour et d’érotisme discrets, « l’ameublement » de l’univers diégétique témoigne d’une confiance en la capacité de reconstitution du lecteur. L’auteur ne livre pas d’emblée tous les éléments du décor du récit 1er. C’est un espace de narration qui se précise progressivement lorsqu’il interrompt le récit second.
Le dispositif intermédial, en l’occurrence la télévision, est ici non seulement une porte ouverte sur le reste du monde à partir d’un point perdu de la terre, mais aussi la porte d’entrée vers le rêve d’une existence autre que celle vécue, de la révolte et de l’illusion. C’est après avoir suivi un film chez l’instituteur Moribo que Yeli comprend, d’abord, par les réactions des adultes lors d’une séquence érotique dans le film, que les adultes ne sont pas aussi pudiques qu’elle le croyait et entreprend ensuite de découvrir le fonctionnement de son propre corps. Elle rêve d’une liberté qu’elle projette naïvement dans l’image d’un Occident sans pauvreté. Une fois en ville, elle découvre une autre réalité : « Parce que j’avais toujours vu à la télé des Blancs somptueusement vêtus. (…) Je me rendis compte que la télé de Moribo ne m’avait pas tout dit sur le monde. » (p.124). L’insertion des récits intradiégétiques par le biais de la télévision enrichit la structure narrative d’autant plus que les séquences choisies sont « visuelles », accompagnent l’évolution psychologique de Yeli, matérialisent son passage de l’imaginaire à l’expérience réelle, et, dans une certaine mesure, renforcent l’idée du face-à-face conflictuel entre tradition et modernité. Le caractère ou la personnalité de l’héroïne se construit au gré de sa mobilité spatio-temporelle. La Vie en rouge est, à bien des égards, un roman subversif qui ambitionne de renverser certaines normes du système patriarcal.
Issouf COULIBALY







