À Gaoua, le non-port du casque continue de coûter des vies, malgré les campagnes de sensibilisation et le renforcement des contrôles. Entre insouciance, habitudes culturelles et négligence, la route reste un piège mortel pour de nombreux motocyclistes.

Il est un peu plus de 8 heures, ce mardi 21 octobre 2025. Le grand rond-point du marché central de Gaoua s’anime déjà comme une ruche en pleine effervescence. Les moteurs vrombissent, les klaxons se répondent, tandis qu’une brume de poussière flotte dans l’air, soulevée par le passage incessant des motos.
Dans ce tumulte quotidien, les engins à deux roues se faufilent entre piétons et voitures, dessinant un ballet désordonné mais devenu familier. Un détail saute cependant aux yeux : rares sont les motocyclistes portant un casque. Certains le tiennent à la main, d’autres l’accrochent à l’avant ou à l’arrière de leur moto, tel un simple accessoire. La vie suit son cours, rythmée par le vacarme et la chaleur, mais cette agitation dissimule une dangereuse insouciance face au risque routier. Une attitude qui, trop souvent, se transforme en histoires de larmes et de regrets.
Samedi 20 juin 2020, une date gravée à jamais dans la mémoire d’Abdoulaye Tapsoba. Il est environ 19 heures lorsqu’il rentre chez lui, après avoir acheté des provisions, dont un sac de riz de 25 kilogrammes. Au quartier Gane, tout bascule. Abdoulaye percute violemment un véhicule qui, selon lui, a soudainement surgi sur sa trajectoire après avoir ignoré un panneau de signalisation.
L’accident a failli lui coûter la vie. « Je m’en souviens aujourd’hui comme si c’était hier », confie-t-il. Après quatre jours passés dans le coma au Centre hospitalier régional (CHR) de Gaoua, Abdoulaye se réveille sans même se rappeler avoir été victime d’un accident. « Je ne savais ni comment ni pourquoi j’étais à l’hôpital », a-t-il raconté.
Faute de plateau technique adapté à Gaoua en son temps, il devra effectuer trois allers-retours à Bobo-Dioulasso pour des scanners cérébraux. « C’est après ces examens que j’ai compris que le véritable problème venait de ma tête », se souvient-il, avant de reconnaître qu’il ne portait pas de casque au moment du drame.

Comme Abdoulaye Tapsoba, Justin Kambou a frôlé la mort. Mais lui, a aussi vu la mort de très près. En octobre 2024, alors étudiant en génie électronique à l’Université Nazi Boni de Bobo-Dioulasso, il effectue un stage dans la ville de Sya. Un après-midi, il quitte Belleville avec un ami à moto pour se rendre à Colma.
Quelques minutes après leur départ, le drame survient. Un homme âgé traverse la route sans précaution. La moto le percute violemment. Le choc est fatal pour l’ami de Justin, qui décède sur place. « Le seul mot que j’ai entendu, c’est “hééé !” », se rappelle Justin, encore marqué.
Lui s’en sort avec quelques blessures physiques, mais un traumatisme psychologique profond. « La tête de mon ami était méconnaissable. Elle était complètement fracassée », raconte-t-il, la voix tremblante. Et d’ajouter avec regret : « aucun de nous ne portait de casque ce jour-là ».
Comme eux, des dizaines de familles à Gaoua pleurent chaque année un proche disparu dans des circonstances similaires. D’autres victimes, plus chanceuses, gardent des séquelles irréversibles : traumatismes crâniens, fractures, paralysies ou handicaps permanents.
Au CHR de Gaoua, des chiffres alarmants
Au Centre hospitalier régional de Gaoua, les statistiques confirment l’ampleur du phénomène. Selon le Dr Jacob Hien, chirurgien orthopédiste traumatologue et président de la Commission médicale d’établissement, la situation est préoccupante. « Le non-port du casque est devenu un véritable fléau. Nous le constatons chaque jour aux urgences », déplore-t-il.
En 2024, le CHR de Gaoua a enregistré 1 257 cas de traumatismes, dont 656 traumatismes crâniens. Parmi ces derniers, environ 400 étaient liés aux accidents de la circulation routière. « C’est quand-même énorme », a déploré Dr Jacob Hien.
De janvier au 20 octobre 2025 au moment de notre passage, 797 victimes d’accidents ont déjà été prises en charge, dont 410 pour des traumatismes crâniens. Sur ce nombre, 216 sont dus à des accidents routiers, et 205 concernaient des usagers non casqués.
Le médecin évoque également des cas dramatiques, comme celui d’un patient qui ne présentait que de légères écorchures au visage. Pourtant, les examens ont révélé une section du rachis cervical au niveau du cou. « Le lendemain, le reste de son corps ne fonctionnait plus. Il ne peut plus se lever, ni contrôler ses urines et sels. Ainsi, il est condamné au fauteuil roulant pour le reste de sa vie », a-t-il témoigné. Selon Dr Jacob Hien, cette année le CHR de Gaoua a déploré 08 décès directs d’usagers non-casqués.

Des usagers conscients, mais négligents
Pourtant, les conducteurs ne semblent pas ignorer le danger, mais les excuses sont nombreuses. « Je sais que c’est dangereux de rouler sans casque, mais ça me dérange », avoue Ouédraogo Daouda.
D’autres minimisent le risque par la proximité du trajet. Ouédraogo Salif, malgré des cicatrices après avoir percuté un chien deux jours plutôt, continue de rouler sans casque. « Je vais juste à côté », a-t-il lancé avant d’expliquer : « J’ai démarré de ma boutique avant hier soir pour une petite course. Malheureusement, à quelques mètres, j’ai cogné un chien et je suis tombé. Ma tête a violement frappé le goudron et ça m’a éraflé le visage. »
D’autres usagers, notamment chez les femmes, l’argument esthétique prime le plus souvent. « Le casque, vous voyez ma coiffure, ça défait ma coiffure en un rien de temps que j’en porte fréquemment », a confié une jeune dame, équipement accroché au rétroviseur de sa moto, avant d’admettre en riant ne le porter que pour éviter les sanctions policières.
Sanou Jean, alias Mister John, slameur et lauréat du prix spécial ONASER de la SNC 2024 se rappelle de sa camarade de classe qui, pourtant ne circulait jamais sans son casque, a commis une imprudence un jour pour des raisons de coiffure. « Quand elle est venue à l’école sans son casque, j’étais surpris ce jour là. Quand je lui ai demandé pourquoi elle le n’avait pas porté, elle m’a fait comprendre qu’elle a fait une nouvelle coiffure qui lui empêchait le port du casque. Donc, elle l’a laissé à la maison. », a-t-il raconté. Après les cours et les promenades, les chemins se séparent. Mais très vite, Jean sera alerté. Sa camarade a chuté sur le goudron. « Sur place, elle a perdu connaissance ; sa bouche était carrément blessée, ainsi que son visage. Nous l’avons emmené à l’hôpital pour les soins. Si elle avait porté le casque, ça pourrait être moins grave », a-t-il témoigné.
Forces de sécurité : Entre pédagogie et fermeté

Face à cette situation, la Police nationale, l’Office Nationale de Sécurité Routière (ONASER) et les sapeurs-pompiers multiplient les actions.
Selon le Commissaire Central de Police de la ville de Gaoua, Alex Kiekieta, les chiffres restent préoccupants. En octobre 2025, 31 accidents ont été enregistrés dans la ville, avec cinq blessés graves et deux décès. « Ces chiffres interpellent et constituent une préoccupation majeure », confie-t-il, avant d’ajouter que « bon nombre d’accidents avec blessures graves que nous enregistrons impliquent souvent des motocyclistes dépourvus du casque de protection ». Ces statistiques concernent uniquement les cas signalés aux services de Police.
Du côté des sapeurs-pompiers, le constat est similaire. « Près des trois quarts de nos interventions concernent les motos, et la quasi-totalité des victimes ne portaient pas de casque. Par exemple, pour le mois de novembre seulement nous avons enregistré cinq décès impliquant les engins à deux roues », déplore le capitaine Ouattara Sié Landry Pascal, Commandant de la Quinzième Compagnie d’Incendie et de Secours de la Brigade Nationale des Sapeur-Pompiers de Gaoua.
Une responsabilité collective
Pour enrayer ce phénomène, l’Office National de la Sécurité Routière (ONASER) et la Police nationale, engagés dans l’amélioration des conditions de circulation et la fluidité du trafic au Burkina Faso, multiplient les campagnes de sensibilisation et d’éducation routière. Ces actions portent notamment sur le port obligatoire du casque et le respect du code de la route.
C’est dans cette dynamique que s’est tenue, du 2 au 16 octobre 2025, la deuxième phase des Journées Nationales d’Engagement Patriotique et de Participation Citoyenne (JNEPPC), sous le thème : « pour l’ordre et la discipline : je m’engage ! ». À Gaoua, l’ONASER et la Police nationale ont conjugué leurs efforts pour amener les populations à adopter le port systématique du casque. « Portez vos casques, évitez l’excès de vitesse et l’usage du téléphone au guidon, respectez la signalisation routière », tels étaient les principaux messages diffusés lors de cette campagne.
Ces séances de sensibilisation appellent à une prise de conscience individuelle et collective. Car si un casque peut s’acheter à environ quinze mille (15 000) francs CFA, une vie humaine, elle, n’a pas de prix. Même si le port du casque n’empêche pas toujours l’accident, il en réduit considérablement la gravité. C’est dans ce sens que l’adjudant de police Lassina Dao, agent de l’ONASER, a rappelé à Gaoua que « le port du casque est une obligation pour tout usager de moto ».

Face à la persistance du non-respect de cette règle, le gouvernement a décidé de durcir le ton. Lors du lancement, à Ouagadougou, le vendredi 12 décembre 2025, de l’opération « WIBGA », prévue du 15 décembre 2025 au 15 janvier 2026 sur toute l’étendue du territoire national, le ministre de la Sécurité, Mahamadou SANA, a une nouvelle fois de plus insisté sur l’importance vitale du casque. Il a notamment interpellé les femmes, rappelant que la coiffure ne saurait justifier le non-port du casque, les invitant à une « culture africaine de protection ».
Si, pour l’heure, la sensibilisation reste privilégiée, les usagers sont avertis. L’application stricte de la loi de 1978, rendant obligatoire le port du casque pour tous les usagers de deux-roues motorisés, conducteurs comme passagers, sera renforcée. Depuis janvier 2025, les contrôles se sont intensifiés. Pourtant, en décembre 2025, le respect de la mesure demeure imparfait, certains usagers évoquant des raisons de coût ou de confort, malgré l’insistance des autorités sur la primauté de la vie humaine.
Déterminé à inverser la tendance, le ministre de la Sécurité a durci son discours. « Nous avons fixé un délai au terme duquel le port du casque sera imposé. Nous avons prêté serment de protéger, coûte que coûte, la vie des populations. Si cette mesure est appliquée avec rigueur, le taux de mortalité liée aux accidents de la route va beaucoup fléchir ».
Le casque n’est ni un luxe ni un simple accessoire. Il constitue une frontière fragile entre la vie et la mort. Tant qu’il restera accroché au guidon plutôt que solidement posé sur la tête, chaque sortie à moto demeurera un pari risqué. À Gaoua, entre indiscipline, ignorance et légèreté, la route ressemble parfois à une roulette russe. Pourtant, il suffit d’un seul geste “enfiler son casque” pour que la vie ne tienne plus à un fil.
Wonomana DA











