Dans le paysage musical du Djôrô en pleine mutation, une voix s’élève avec constance et conviction. Celle de Nitiourè Kambiré, connu sous le pseudonyme de Kanito Le Valideur, un nom qui ne se limite pas à une signature artistique. « Kanito » est la fusion de son nom et de son prénom : « Ka » pour Kambiré et « Ni-To » pour Nitiourè. KA-NI-TO signifie en lobiri : « Où êtes-vous ? » ou « Où êtes-vous assis ? ». Quant à « Le Valideur », il lui a été attribué par ses pairs pour sa capacité à décanter les situations et à proposer des œuvres abouties.

Originaire de la commune de Loropéni, province du Poni dans la région du Djôrô, cet artiste de la nouvelle génération s’impose progressivement comme l’un des porte-étendards de la musique tradi-moderne, qu’il met au service de la valorisation culturelle, de la sensibilisation sociale et de la promotion de la paix.
Issu d’une famille d’instrumentistes, avec un père percussionniste, Kanito est très tôt plongé dans l’univers musical. Choriste à l’église, il y forge sa justesse vocale et son sens de l’harmonie. Mais c’est en 2018, sur les bancs du lycée, que naît véritablement l’ambition d’une carrière artistique. Sa participation aux compétitions culturelles, notamment aux Talents artistiques et culturels de l’Oubritenga en 2020 où il décroche la deuxième place, conforte cette vocation. En février 2024, il entre officiellement en studio pour enregistrer un maxi de quatre titres intitulé Mon Identité, sorti en 2025.
« Mon Identité », un manifeste culturel
Le projet marque un tournant. À travers le titre phare Mon Identité, Kanito met en lumière la culture lobi, ses valeurs, ses interdits et son riche patrimoine musical. Pour lui, on ne saurait conquérir le monde sans connaître ses racines. Porté par le balafon et d’autres sonorités traditionnelles, enrichies d’arrangements modernes, le message trouve un écho bien au-delà du Djôrô. « À travers ce style musical, on arrive à donner l’identité personnelle de chaque groupe social au Burkina Faso et cela nous permet d’aller très loin », a justifié Le Valideur.
Sa sonorité de prédilection demeure le « Bin bor », dans lequel il dit trouver une liberté d’expression particulière. « Le “Bin bor” me permet de m’exprimer aisément et de transmettre le message que j’ai envie de passer ». Il définit son univers comme une « musique de recherche », enracinée dans la culture lobi mais ouverte aux influences du reggae, du gospel et d’autres rythmes du Burkina. Il chante principalement en lobiri, sans exclure le français et le dioula afin de toucher un public plus large.

Au chapitre de ses influences, Kanito Le Valideur revendique une admiration particulière pour Nikhité Dieudonné Dah, alias Dahdié Djorobiir, qu’il considère comme son idole. Il confie l’écouter assidûment depuis 2013, trouvant dans ses œuvres une source d’inspiration tant sur le plan artistique que dans la valorisation des sonorités traditionnelles et de l’identité culturelle à travers la musique. « Il m’a beaucoup marqué. Depuis 2013, je ne fais qu’écouter le doyen. J’ai tout fait pour entrer en contact avec lui ; les conseils qu’il me donne, ça me fortifie et ça me permet d’être rassuré. Il est vraiment une personne de bon cœur », a-t-il confié.
Les textes de Kanito Le Valideur prônent la valorisation de la culture lobi, la paix, le respect de la tradition et des aînés. « Nous devons faire de la culture notre ceinture de bataille car la culture est la racine de toutes choses. Quand tu ne connais pas ta culture, tu es un égaré. Il faut que la nouvelle génération que nous sommes revienne à la source et en soit fière », a-t-il martelé.
Une musique ancrée dans le vécu
L’inspiration de Kanito est puisée dans les réalités du terroir. « Le titre “Mon Identité” est parti des faits. Le fait que nous voyons aujourd’hui des Lobis qui sont souvent incapables de répondre en lobiri quand on les salue, c’est déplorable. C’est au vu de tout cela que je les invite, à travers ce titre, à revenir à la source s’approprier la culture et à la valoriser en parlant partout », a expliqué l’artiste.
Conscient de son influence sur la jeunesse, il assure un rôle d’éveilleur de conscience et s’inscrit dans une démarche de respect des valeurs. Il appelle notamment les jeunes artistes, surtout dans le rap, à bannir les paroles obscènes, rappelant que dans la culture lobi, l’intimité et l’honneur familial sont sacrés.
Une reconnaissance qui dépasse le Djôrô
La musique de Kanito Le Valideur franchit aujourd’hui les frontières régionales et nationales. Même sans comprendre la langue, des mélomanes disent être touchés par l’émotion et la profondeur de ses compositions. « Il y a un artiste Mooga qui m’a vu une fois en prestation et, après, il m’a demandé de lui envoyer le lien de la chanson. Il m’a demandé de lui expliquer les mots parce qu’il aime la manière dont je suis rentré dans le terroir et ai fait sortir la sonorité de chez nous pour la partager avec les autres », a-t-il confié.
À la 4ᵉ édition des Awards de la Musique du Sud-Ouest, Mon Identité a été distingué meilleure chanson de la révélation et meilleure chanson moderne d’inspiration traditionnelle, consacrant ainsi son travail.

Entre passion et difficultés
Malgré cette reconnaissance, le parcours reste semé d’embûches, notamment financières et promotionnelles. « Je préfère être clair. Il ne suffit pas de faire de la musique et de s’asseoir. Il faut la promotion. Personnellement, la promotion manque. Je n’ai pas un producteur qui m’accompagne », a-t-il regretté, avant de lancer son cri du cœur : « S’il y a une bonne volonté qui peut m’accompagner, ça pourrait vraiment me permettre de faire un travail impeccable. Ce qui me tient à cœur, c’est de pouvoir faire sortir des sons et des clips ».
Pour autant, l’artiste avance avec les moyens du bord, porté par une foi inébranlable en son potentiel. « Je suis très fier parce que je sais que ma musique a touché bon nombre de personnes », affirme-t-il.
Une double trajectoire, artistique et académique
Parallèlement à sa carrière musicale, il poursuit une licence professionnelle en aménagement et développement durable du territoire à Ziniaré, illustrant cette nouvelle génération d’artistes qui conjuguent savoir académique et engagement culturel.
Une ambition internationale
Un autre maxi est actuellement en préparation, avec des collaborations nationales et des perspectives de diffusion plus larges. L’objectif est de faire rayonner la culture du Djôrô et l’identité lobi sur les grandes scènes. « Dans cinq ans, si tout va bien, je ne voudrais pas qu’on parle de Kanito mais qu’on parle d’identité lobi à travers le monde, et je vais me battre pour ça », promet-il.

À ses frères et sœurs du Djôrô, à la jeunesse burkinabè et à ses fans, Kanito Le Valideur lance un appel à la fierté et à la responsabilité. Il les invite à ne pas renier leurs langues, leurs coutumes et leurs valeurs, mais au contraire à les porter comme un étendard. Pour lui, chaque jeune doit comprendre que la modernité n’exclut pas la tradition et que le progrès ne se construit solidement que sur des racines assumées. Il exhorte chacun à croire en son talent, à travailler avec discipline, à refuser la facilité et les dérives, et à faire de la culture un instrument de paix, de cohésion sociale et de développement. Dans un contexte national marqué par l’adversité, il appelle surtout à l’unité, à la solidarité et à la confiance en l’avenir, convaincu que c’est par la force de l’identité et des valeurs partagées que le Burkina Faso retrouvera durablement la paix.
Kanito Le Valideur ne chante pas seulement pour être écouté, il chante pour réveiller les consciences. Et à travers chaque note du « Bin bor », c’est toute l’âme lobi qui se lève pour rappeler au monde que l’identité n’est pas un héritage du passé, mais une force pour construire l’avenir.
Wonomana DA










