Gaoua : Da Lèhepté, dit « Allah Kabo », honoré pour ses 40 ans de service dans le commerce

Figure incontournable du commerce à Gaoua depuis plus de quarante ans, Da Lèhepté, dit « Allah Kabo », voit aujourd’hui son parcours exceptionnel officiellement reconnu par l’État burkinabè. À l’occasion de la célébration du 65ᵉ anniversaire de l’indépendance, le jeudi 11 décembre 2025, il a été décoré pour son engagement, sa persévérance et sa contribution majeure à l’économie locale du Poni. A l’occasion, bafujiinfos.com est allé à la rencontre de l’homme pour en savoir davantage sur son parcours.

Les années d’apprentissage : le retour de Côte d’Ivoire et les premiers pas d’un jeune ambitieux

En 1982, après un séjour en Côte d’Ivoire, Da Lèhepté revient au bercail, sans fortune particulière mais avec l’intuition que sa vie ne se limitera pas aux champs familiaux. Né au sein d’une famille de cultivateurs birifor à Holly, il connaît la dureté de la terre, les saisons capricieuses et les récoltes incertaines. Il veut autre chose. Les exigences familiales et l’absence d’opportunités salariales l’orientent vers le commerce, un domaine qu’il ne connaît pas, mais où il aperçoit un espace de survie et de transformation personnelle. Avec une mise de départ de 3 500 F CFA, il se lance dans une petite activité de revente à Holly. « Avant, nos parents et grands parents n’étaient pas trop dans le commerce. Ils cultivaient seulement. Moi, de retour de la Côte d’Ivoire en 1980, je me suis dit, il faut que je me lance dans le commerce. Je n’ai rien mais, je vais me débrouiller voir avec le peu que j’avais », a-t-il déclaré.

La bière, qu’il achetait à Faso Yaar à l’époque à 90 F pour la revendre à 125 F, devient son premier produit-phare. À côté, il faisait de vente ambulante. Il vend le pétrole, puis divers articles du quotidien. Peu à peu, il apprend les rouages. Savoir fidéliser, savoir négocier, savoir réinvestir, Et surtout, savoir patienter. « Vous savez chez nous à l’hivernage, il faut forcement cultiver dans le champ familial. Le jour de repos était seulement le jour du marché. En ce moment, je confiais mes articles à mon petit frère et moi, je cherche ma petite portion dans laquelle je cultivais personnellement de l’arachide, le riz et autres. À la récolte, comme ça c’est pour moi, je donne ça à ma maman, elle vend et je prends cet argent pour investir dans mon commerce », a-t-il expliqué. Ce petit commerce, modeste en apparence, devient l’école de sa vie.

1990 : l’installation à Gaoua et le combat pour exister

Huit ans après ses débuts, en 1990, Da Lehepté prend une décision déterminante de s’installer définitivement à Gaoua. À l’époque, la ville ne compte que quelques points de vente structurés. Il arrive avec une boutique en tôle, rudimentaire mais prometteuse parce que « mes moyens ne me permettent pas d’ouvrir une grande boutique en même temps. »
Mais dès les premiers jours, l’administration locale lui oppose un refus catégorique. Pas d’espace pour une boutique supplémentaire. Pour un autre, l’histoire se serait arrêtée là. Car, certaines personnes lui mettaient des bâtons dans les roues. Mais Grâce à l’intercession de « devanciers » influents, comme Sobor, la situation se décante, non sans tensions. La boutique finit par être acceptée. C’est de cette épreuve que naît son surnom « Allah Kabo » qui signifie « Dieu est grand ». « Certains ont vu que malgré certaines petites tensions, je me suis quand-même installé. Quand ils ont vu que ça prenait tout doucement, ils ont encore commencé à monter des histoires. Quand j’ai réglé ça, j’ai dit aux enfants, écrivez devant la boutique « Allah Kabo », et c’est ça qui devenu mon nom aujourd’hui à Gaoua ». Chaque fois qu’il était confronté aux obstacles, il répétait ces mots avec une conviction désarmante. La population finit par l’associer à cette phrase, jusqu’à en faire son deuxième nom.

Une ascension faite d’endurance, de discipline et d’humilité

Une fois installé, Allah Kabo travaille sans relâche. Jour et nuit, par la pluie, la poussière, ou les chaleurs accablantes, il tient sa boutique. Les débuts sont rudes. La clientèle n’est pas toujours au rendez-vous, la concurrence s’intensifie, les produits manquent parfois. Mais il ne lâche jamais. Là où beaucoup de commerçants de sa génération abandonnent ou s’effondrent face aux pertes, Allah Kabo reste debout. Ses secrets, il les résume en trois mots à savoir le courage, la loyauté et la discipline. « C’est un métier que j’ai choisi. Si tu commences un métier, si tu n’es pas en faillite, qu’il pleuve ou qu’il neige, il faut continuer. Je sais qu’il y a trop de problèmes dans le commerce. Mais il faut à tout moment s’armer de courage » a-t-il confié. Il se prive pour investir, économise le moindre franc, structure ses relations avec les fournisseurs. Peu à peu, son nom devient synonyme de fiabilité. Les parents l’apprécient, les jeunes le respectent, les habitants le consultent même pour des conseils. « Quand un jeune vient dans ma boutique pour des achats et je sais que soit c’est pour alimenter sa boutique, je le prends de côté et je lui donne des conseils de comment se comporter pour rester durablement dans le domaine » a-t-il laissé entendre. Dans un paysage birifor où peu parviennent à bâtir une carrière commerciale durable, son cas devient presque une exception, une source de fierté collective. Aujourd’hui, Allah Kabo ne regrette rien. « Je suis fier dans ça car c’est de ça que je vis », a-t-il déclaré.

L’évolution du commerce : deux époques, deux mondes

Après quatre décennies dans le domaine, Allah Kabo observe les mutations du commerce avec lucidité. « Aujourd’hui, c’est plus facile. Avec les téléphones et les réseaux sociaux, tu peux te faire livrer ta marchandise rapidement. À notre époque, il fallait aller soi-même jusqu’à Bobo, Ouaga, ou même sortir du pays », a-t-il expliqué.
Ce changement illustre le fossé entre deux générations d’acteurs économiques. L’une travaillant à la sueur de chaque déplacement, l’autre opérant dans un monde où les distances se rétrécissent derrière un écran.

Une reconnaissance nationale : la médaille de l’effort et de la fidélité

Après tant d’années d’engagement, l’État burkinabè a  honoré Allah Kabo par une décoration nationale le 11 décembre 2025. Un moment qu’il vit comme un rêve, tant il ne s’y attendait pas. « Cette décoration, c’est un symbole de résilience. Je remercie les autorités. Ça prouve que même dans le silence, on peut servir son pays », confie-t-il, la voix chargée d’émotion. Cette distinction représente pour lui la récompense ultime. Celle d’une vie passée à bâtir sans bruit, mais avec constance et honnêteté.

Un modèle pour la jeunesse birifor et pour toute la région

Aujourd’hui, Allah Kabo n’est pas simplement un commerçant. Il est un repère. Un témoin vivant de l’histoire économique de Gaoua. Un exemple de réussite fondée sur des valeurs simples, mais souvent négligées. Travail, sobriété et patience.
Aux jeunes qui veulent se lancer, il adresse un message direct. « Lancez-vous. Avec la volonté et l’amour du commerce, tout peut marcher », a-t-il laissé entendre avant d’insister surtout sur les pièges à éviter. « Quand tu commences, il faut éviter de trop bouffer l’argent inutilement. Et éviter aussi de trop chercher les femmes. »
Un conseil franc, tiré de l’expérience, et qui résonne comme un avertissement paternel.


De Holly à Gaoua, des premiers pas incertains à la reconnaissance nationale, le parcours d’Allah Kabo rappelle que la réussite n’est jamais un miracle. Elle est le fruit d’une vision, d’un courage inébranlable et d’un travail sans relâche. Dans le cœur des habitants du Poni, il restera l’homme qui a prouvé qu’avec la foi, la discipline et la persévérance, même les fils de paysans peuvent devenir des bâtisseurs de destin.

Wonomana DA

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