À Gaoua, comme dans de nombreuses villes du Burkina Faso, des enfants en situation de rue errent de restaurant en restaurant, quémandant un peu de nourriture, parfois un regard, souvent une forme d’attention. Derrière ces gestes anodins en apparence se cache un drame profond, silencieux, qui interpelle la conscience collective.

Ils tendent la main, des boites au cou à l’aide de cordes, murmurent quelques mots à peine audibles ou restent figés de longues minutes à proximité des tables, les yeux rivés sur les assiettes. Il est 13 heures ce mercredi 13 août 2025 dans un restaurant populaire du centre-ville de Gaoua. L’atmosphère est animée. Les serveuses se déplacent rapidement entre les tables, les clients discutent, rient, commandent. Dans ce ballet ordinaire de la vie urbaine, un garçon d’à peine dix ans s’approche timidement d’une table. Il ne parle pas. Il observe. Son regard est fixé sur les restes de nourriture. Lorsque la cliente se lève, il se précipite sur l’assiette et termine en quelques bouchées le riz à la sauce tomate abandonné. La scène est brève, presque invisible pour certains, mais elle en dit long sur une réalité quotidienne.
Ces images ne sont pas isolées. Elles se répètent, inlassablement, dans presque tous les lieux de restauration de la ville. Dès les premières heures de la matinée, parfois à partir de 7 heures, jusqu’à la fermeture tardive des maquis, buvettes et restaurants, ces enfants arpentent les mêmes circuits, animés par la seule ambition de trouver de quoi apaiser leur faim. Seuls, sales, souvent épuisés, ils évoluent dans un univers où l’enfance n’a plus sa place.
Des vies invisibles, des histoires multiples
Derrière chaque enfant se cache une histoire, souvent marquée par la rupture. La plupart ne dorment pas dans un cadre familial stable. Certains viennent de quartiers périphériques défavorisés, où la précarité est devenue la norme. D’autres ont fui des violences domestiques, des abus ou des conflits familiaux. D’autres encore sont envoyés mendier par des adultes, pris dans des systèmes d’exploitation déguisés.
Tous, cependant, partagent une même réalité, celle de la faim et de l’abandon affectif. « Je mange quand quelqu’un me donne. Sinon, je dors avec la faim », a confié Bila (nom d’emprunt), 9 ans, rencontré à proximité d’un restaurant du centre-ville. Déscolarisé depuis deux ans, il vit avec sa mère veuve, incapable de subvenir à ses besoins. Ses journées s’écoulent entre les restaurants, les marchés et les gares routières. La nuit, il dort tantôt chez un ami, tantôt à la belle étoile. « Je suis mes amis pour avoir à manger quand les gens nous offrent à manger. Je rentre à la maison les soirs, mais pas tous les jours», a laissé entendre Kouka (nom d’emprunt)
À travers leurs témoignages, c’est toute une génération d’enfants vulnérables qui se dessine, coincée entre survie quotidienne et absence de perspectives. Privés d’éducation, exposés à toutes formes de dangers notamment l’exploitation, la délinquance, les maladies, ces enfants grandissent en marge de la société.

Une vie sans dignité, sous les regards fuyants
Dans les restaurants, leur présence suscite des réactions contrastées. Certains clients détournent le regard, gênés. D’autres manifestent de l’agacement. Quelques-uns, plus rares, offrent discrètement un repas ou quelques pièces. « Ils dérangent les clients », reconnaît une gérante de buvette. Puis elle nuance. « Mais on ne peut pas les chasser tout le temps. Certains dorment même sur la terrasse. » « Comme ce sont des humains comme nous, on ne peut pas les chasser à tout moment comme des animaux. Mais franchement ça fait pitié souvent», a confié une promotrice de restaurant de la place.
Ce dilemme illustre toute la complexité du phénomène. Entre impératifs économiques et considérations humaines, les responsables d’établissements naviguent à vue. Mais au-delà de ces réactions individuelles, c’est une question plus large qui se pose. Celle de la place accordée à ces enfants dans l’espace public. Car ces derniers ne mendient pas par choix. Ils expriment un besoin vital, fondamental : celui de se nourrir. Leur présence constante dans les lieux de restauration est le symptôme visible d’un système défaillant, incapable de garantir les droits élémentaires de tous les enfants.
Des causes profondes et multiformes
Selon la Direction provinciale de l’Action humanitaire du Poni, les causes de l’errance des enfants sont multiples et souvent imbriquées. Pauvreté chronique, éclatement familial, violences domestiques, abus sexuels, mais aussi instabilité sociale et économique. Autant de facteurs qui contribuent à pousser ces enfants hors du cadre familial. « Les enfants de la rue sont souvent victimes d’un bouleversement domestique, économique ou social », a expliqué Roland Ouattara, directeur provincial de l’Action humanitaire et de la Solidarité du Poni.
À ces facteurs structurels s’ajoutent des dynamiques plus récentes, notamment liées à la crise sécuritaire que connaît le pays. Les déplacements internes de populations, la désorganisation des structures familiales et la pression économique accrue fragilisent davantage les ménages déjà vulnérables.
Dans ce contexte, les enfants apparaissent comme les premières victimes, exposés à des formes multiples de précarité et d’abandon.

Des efforts engagés
Conscient de la gravité de la situation, l’État burkinabè, à travers le ministère en charge de l’Action humanitaire, a initié depuis 2018 une opération de retrait des enfants de la rue dans plusieurs grandes villes, notamment à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso. Cette initiative, progressivement étendue, s’adapte aux réalités locales.
Dans la province du Poni, environ 1 000 enfants en situation de rue ont été recensés en 2019. Depuis lors, des actions de sensibilisation sont menées auprès des communautés, des leaders religieux et des maîtres coraniques, afin de prévenir les dérives et encourager une meilleure prise en charge des enfants. « Nous identifions les enfants pour des prises en charge alimentaire, vestimentaire et sanitaire. Certains sont placés en apprentissage auprès de maîtres artisans, avec à la clé des kits d’installation. Les enfants déscolarisés sont réinscrits pour reprendre leurs études », a détaillé Roland Ouattara.
Ces initiatives, bien que louables, peinent toutefois à inverser durablement la tendance. Le manque de ressources, les résistances culturelles, mais aussi l’ampleur du phénomène constituent des obstacles majeurs. La réinsertion des enfants nécessite un accompagnement sur le long terme, impliquant non seulement les structures étatiques, mais aussi les familles, les collectivités locales et la société civile.
La nécessité d’une mobilisation collective
Face à cette réalité, la réponse ne peut être uniquement institutionnelle. Selon la Direction provinciale de l’Action humanitaire du Poni, elle doit être collective, coordonnée, et s’inscrire dans une vision globale de protection de l’enfance.
Les familles, en premier lieu, ont un rôle central à jouer. Leur implication dans l’identification des enfants vulnérables, la dénonciation des abus et la prise en charge précoce est essentielle. Les collectivités territoriales, quant à elles, sont appelées à intégrer la question de l’enfance en difficulté dans leurs priorités budgétaires et leurs politiques locales.
Par ailleurs, les organisations de la société civile, les associations et les partenaires techniques et financiers peuvent contribuer à renforcer les dispositifs existants, notamment en matière d’accompagnement psychosocial, de formation et d’insertion professionnelle. Car au-delà de l’urgence alimentaire, ces enfants ont besoin d’un encadrement structuré, de repères, d’un environnement sécurisé où ils peuvent se reconstruire.
Un appel à la conscience et à l’action
Dans les rues de Gaoua, chaque enfant qui s’approche d’une table, chaque regard posé sur une assiette vide, raconte une histoire de manque, de rupture et d’espoir fragile. Lorsqu’un enfant murmure « Tantie, donne-moi à manger », ce n’est pas un simple acte de mendicité. C’est un cri. Un appel à la dignité. Un appel à une société plus juste et plus humaine.
Pour résoudre cette question, les autorités en charge de l’action humanitaire appellent chacun à faire preuve d’humanisme tout en les aidant à venir à bout de ce phénomène qui gangrène la société.
Wonomana DA











